Etats-Unis: 50 ans après le rêve de Martin Luther King

Il y a 50 ans, «I have a dream» – Le rêve de Luther King, de Birmingham à Washington.

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Martin Luther King symbolisait la lutte anti-ségrégationniste.

Il avait utilisé l’anaphore pas plus tard que la semaine précédente à Chicago, puis quelques mois plus tôt lors d’un grand rassemblement à Detroit. À tel point que son conseiller Wyatt Walker lui recommande de trouver autre chose pour Washington. « C’est banal. C’est cliché », lui dit-il.

En dehors du cercle des Églises noires et du cercle des militants des droits civiques, fussent-ils de plus en plus grands, ses discours n’avaient pas été largement diffusés, raconte l’écrivain-journaliste Gary Younge dans The Speech : The Story Behind Martin Luther King’s Dream, publié ces jours-ci. Aujourd’hui considéré comme l’un des plus marquants du XXe siècle, celui qu’il prononce ce jour-là sur les marches du Lincoln Memorial devant plus de 200 000 personnes assommées par l’été humide de la capitale américaine révèle au pays et au monde son génie oratoire, y compris pour le président John F. Kennedy, qui n’avait jamais entendu un discours de King au complet, malgré le fait que ce dernier militait contre les lois ségrégationnistes depuis le début des années 1950.

Les trois grands réseaux de télévision le retransmettent en direct. « Il est sacrément bon. Sacrément bon », remarque Kennedy, qui l’a écouté à la télé depuis la Maison-Blanche.

L’espoir

King touche et étonne la conscience américaine par la note d’espoir dont il enveloppe sa colère, le ton prophétiquement rassurant qu’il adopte, détonnant avec le climat social très tendu de l’époque, souligne l’historien noir Arwin Smallwood, joint à Greensboro, en Caroline du Nord, à l’Université d’État où il enseigne. Discours tremblant d’humanisme où il marie le propos révolutionnaire à l’esprit de réconciliation, le combat contre la ségrégation (100 ans après la Proclamation d’émancipation du président Abraham Lincoln abolissant l’esclavage, « la vie de l’homme de couleur est toujours paralysée par les menottes de la ségrégation et les chaînes de la discrimination. […] Il ne suffira pas de nous faire prendre la pilule calmante du gradualisme ») aux appels religieux, imbibés de sentiments patriotiques, à la « symphonie magnifique » de la solidarité humaine (« Le moment est venu de sortir notre pays des sables mouvants de l’injustice raciale pour l’installer sur le roc solide de la fraternité… »).

L’enrobage n’émeut pas les ennemis du pasteur baptiste, épouvantés par l’efficacité du propos, point d’orgue de la « Marche sur Washington pour l’emploi et la liberté » (« March on Washington for Jobs and Freedom »). William Sullivan, directeur adjoint au FBI, recommande ceci : « Il faut le marquer, si ce n’est déjà fait, comme le nègre le plus dangereux de la nation. »

Sur sa gauche, Martin Luther King sera dénoncé par des leaders radicaux noirs pour avoir accepté de dé-radicaliser son message à la requête du gouvernement Kennedy. Malcolm X qualifia la marche de « farce ». Qui a jamais entendu parler de révolutionnaires en colère s’accorder ainsi avec leur oppresseur ? écrira-t-il dans son autobiographie.

Luther King, fait valoir M. Smallwood, a eu ce jour-là le talent d’élargir sa cause en embrassant les autres minorités du pays : asiatique, mexicaine, juive… Puis, remarque le professeur, « la radicalisation du mouvement des droits civiques avait aliéné la sympathie de beaucoup de progressistes blancs. Le discours les a ralliés ».

La campagne de Birmingham, un tournant

Là comme ici, le début des années 1960 en est un de cassures. Violentes, fascinantes, libératrices, confuses.

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Le 28 août 1963, devant une foule de plus de 200 000 personnes, dont les trois quarts étaient noires, au Lincoln Memorial à Washington, le révérend Martin Luther King prononce le discours le plus connu du XXe siècle. I Have a Dream devient le symbole du Mouvement des droits civiques, scandé à l’issue d’une marche pacifiste qui est l’aboutissement d’un combat réalisé pas à pas.Photo : Agence France-Presse

« I have a dream » survient dans la foulée proche des blessures ouvertes par le violent printemps de Birmingham, moment décisif dans l’histoire du mouvement des droits civiques. C’est par Birmingham que le monde occidental, assis devant sa télé, prend plus nettement conscience de toute l’ampleur des lois ségrégationnistes, effets pervers de l’abolition de l’esclavagisme, qu’endure la minorité afro-américaine.

Principale ville industrielle de l’État de l’Alabama, dont le gouverneur George Wallace était un raciste notoire (« Ségrégation maintenant, ségrégation demain, ségrégation pour toujours », clame-t-il en entrant en fonction, début 1963), Birmingham est considérée à l’époque comme la ville la plus ségréguée des États-Unis. La ville a depuis longtemps acquis le surnom de « Bombingham » pour les dizaines d’attentats à la bombe commis contre la communauté noire entre 1945 et 1962.

Au printemps 1963, King débarque à Birmingham et lance avec un leader local, Fred Shuttlesworth, le « Projet C » (pour « confrontation ») contre les lois Jim Crow qui encadrent la ségrégation dans les États du Sud depuis 1876. Les Noirs ont beau constituer 40 % des 350 000 habitants de la ville, ils n’ont aucun accès au marché de l’emploi, sinon comme domestiques ou petits travailleurs dans les aciéries. Un Noir ne peut pas devenir policier, ou chauffeur d’autobus, ou commis de magasin. Il ne boit pas non plus à la fontaine du Blanc. En 1960, seulement 10 % des Noirs de la ville sont inscrits sur les listes électorales.

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Martin Luther King lors de son discours historique « I have a dream » devant le Memorial Lincoln à Washington DC

En avril et mai 1963, une série de sit-in et de marches pacifiques sont très violemment réprimés par la police. Trois mille personnes sont arrêtées, en majorité des jeunes étudiants des collèges. Emprisonné pour la énième fois, King écrit sa célèbre « Lettre depuis la prison de Birmingham » dans laquelle il défend et explique sa stratégie de résistance non violente. Complètement paralysée, la Ville finit par accepter – non sans que les commerçants du centre-ville, voyant leurs affaires péricliter sous l’impact des campagnes de boycottage, fassent pression sur les autorités municipales – de dé-ségréguer la vie publique et commerciale. Les Noirs auront dorénavant le droit de s’asseoir sur les bancs de parc…

Du refus en 1955 de Rosa Parks de céder sa place à un Blanc dans un autobus de Montgomery, capitale de l’Alabama, au Civil Rights Act de 1964 et au Voting Rights Act de 1965 (dont la Cour suprême vient de démanteler, en juin, une partie des dispositions !), les progrès sont sensibles. La campagne de Birmingham y fut pour beaucoup et les points qu’y marquent le révérend King et son mouvement sont capitaux. Pour autant, cela n’empêchera pas les violences racistes de se répéter – et de finir par avoir la peau du pasteur en 1968, sur le balcon du Lorraine Motel, à Memphis.

Peu de temps après son discours sur les marches du Lincoln Memorial, une escalade de violence contre les Noirs au Mississippi, à Los Angeles… lui font dire que son rêve vire au cauchemar. En septembre 1963, un attentat à la bombe contre la 16th Street Baptist Church, haut lieu de la lutte pour les droits civiques à Birmingham, tue quatre fillettes noires. L’opinion américaine est bouleversée. Moins de trois mois après le célèbre gospel de King à Washington, JFK est assassiné à Dallas, au Texas – autre cinquantenaire dont les médias vont tapisser leurs murs le 22 novembre prochain.

Birmingham, aujourd’hui

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La fameuse « Marche sur Washington pour l’emploi et la liberté » a marqué les esprits. Photo/AFP

Aujourd’hui, la 16th Street Baptist Church jouxte le Birmingham Civil Rights Institute, un musée inauguré en 1992. À côté du musée se trouve le Kelly Ingram Park, terrain principal des grandes manifs de 1963. Le parc est ceinturé de panneaux explicatifs sur la lutte antiségrégationniste. Il abrite une statue de Martin Luther King. Une autre sculpture installée dans le parc représente un policier lançant son chien enragé contre un manifestant. La ville, en ce sens, assume son passé.

« Je ne prétends pas qu’on a complètement liquidé notre passé, mais je trouve injuste de toujours nous réduire aux événements des années 1960 », plaide l’avocat Michael H. Johnson, fils du pays et par ailleurs consul honoraire de l’Allemagne en Alabama. « Le Sud, surtout ses villes, n’est plus le monde figé qu’il était. » Hier ville de l’acier, Birmingham (ville noire à 80 % vu le « white flight » propre à bien des villes américaines de ses citoyens blancs vers la banlieue) vivrait en fait une sorte de renaissance. Son économie a été métamorphosée depuis trente ans par des investissements en biotechnologie et en recherche médicale. Le mauvais passé, estime M. Johnson, se dilue dans de nouvelles dynamiques.

Sauf que le paradigme racial continue néanmoins de jouer un rôle majeur dans la société américaine, affirme l’historien (blanc) Glenn Feldman, de l’University of Alabama in Birmingham. « Administration de la justice, politique électorale, inégalités socioéconomiques… Le problème, c’est que beaucoup d’Américains cultivent le fantasme que le “rêve” s’est complètement réalisé, ce qui est faux, même si au quotidien les rapports sociaux sont autrement plus sains qu’ils l’étaient. S’il était vivant aujourd’hui, Fox News n’arrêterait pas d’accuser King de fomenter la division raciale. »

Le Devoir