Ce que cache l’interdiction des tablettes à bord des avions

Ce que cache l’interdiction des tablettes à bord des avions

Cette mesure, qui ne cible que certaines compagnies et n’a pas de véritable efficacité sur la sécurité, pourrait être aussi un acte de rétorsion commerciale.

En mars 2016, alors qu’un Airbus A319 de la compagnie Daallo Airlines vient de décoller de Mogadiscio, l’ordinateur d’un passager explose, faisant un trou dans la carlingue, par lequel est aspiré le terroriste. Il sera la seule victime de cet attentat, puisque l’avion qu’il voulait détruire reviendra se poser sur l’aéroport de la capitale de la Somalie sans problème quelques minutes plus tard.

Il y a donc bien un risque réel avec le matériel électronique qu’emportent les passagers dans leurs bagages à main. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les agents de sécurité demandent parfois – mais pas assez fréquemment – au moment des contrôles de mettre sous tension tablettes ou ordinateurs portables afin de vérifier si les batteries n’ont pas été remplacées par un engin explosif.

Mais pourquoi avoir attendu un an après l’affaire de Mogadiscio avant que les États-Unis, bientôt suivis de la Grande-Bretagne et peut-être d’autres pays – dont laFrance –, ne décident d’interdire tablettes et ordinateurs portables dans les bagages à main des avions en provenance directe de huit pays musulmans ? Une mesure que la plupart de ces pays ont immédiatement jugée discriminatoire. Certains faisant d’ailleurs remarquer que des actions terroristes récentes se sont également produites en France, en Belgique ou en Allemagne, et que ces pays pourraient tout autant figurer dans la liste des aéroports concernés.

Pas moins dangereux en soute

On peut aussi se demander si la sécurité sera vraiment renforcée en reléguant dans les soutes des avions les appareils électroniques dont la taille est supérieure à celle d’un téléphone portable. Si les bagages en soute sont contrôlés, ils le sont avec des chiens entraînés à repérer des explosifs, plus qu’avec du matériel sophistiqué qui est très coûteux. Et cet examen n’est pas systématique. De plus, une explosion ou un incendie dans une soute peuvent être bien plus dangereux qu’un incident en cabine où le personnel commercial peut intervenir rapidement. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle jusqu’alors les compagnies aériennes recommandaient de ne pas mettre en soute des appareils avec des batteries au lithium susceptibles de prendre feu. Enfin, il ne faut pas se leurrer, un terroriste déterminé fera exploser son engin, par télécommande ou avec un système à retardement horaire, qu’il soit placé sous le siège d’une cabine ou en soute.

Les responsables de la sécurité aérienne aux États-Unis, la TSA, Transportation Security Administration, ont été peu précis dans leurs réponses. Ils ont évoqué de nouvelles menaces venant d’Al-Qaïda pour toucher le transport aérien. Mais l’un d’eux a tout de même reconnu sur NBC : « C’est une décision qui aurait pu être prise le mois dernier… ou jamais. »

Concurrence

Au point que les spécialistes du transport aérien se demandent s’il n’y a pas derrière cette mesure, très expéditive – elle sera opérationnelle dès le 25 mars –, une décision américaine strictement commerciale. Dès le début de sa présidence, Trump s’en est pris aux compagnies aériennes du Moyen-Orient qui font une concurrence déloyale aux avions américains en profitant de subventions de leurs gouvernements et de tarifs de faveur sur la plupart des aéroports de la péninsule arabique. C’est d’ailleurs une distorsion de concurrence que des compagnies comme Air France soulignent depuis longtemps sans trouver beaucoup de soutien auprès des gouvernements français successifs.

Or, la plupart des compagnies aériennes du Golfe, notamment Emirates, Etihad, Qatar Airways, mais aussi Turkish Airlines, viennent d’investir des sommes très importantes – on évoque 22 millions de dollars pour Emirates – afin de permettre à leurs passagers d’utiliser le Wifi en permanence à bord de leurs long-courriers. Ce qui n’est pas le cas des compagnies américaines, au moins sur les vols transatlantiques. La décision américaine d’interdire les ordinateurs et tablettes à bord rend donc – au moins provisoirement – ces investissements et l’argument commercial qui les accompagne complètement inutiles.

Est-ce un hasard si, il y a moins de quinze jours, Donald Trump a reçu les dirigeants de la plupart des compagnies aériennes américaines et leur a promis qu’il ferait en sorte de corriger « une situation parfaitement injuste pour leur industrie » ?

PAR MICHEL COLOMÈS