Affaire «MPR Nini tosali te» et «Lettre à ya Tshitshi»: vers le retour de la censure en RDC?

Affaire «MPR Nini tosali te» et «Lettre à ya Tshitshi»: vers le retour de la censure en RDC?

L’interdiction de diffusion de deux chansons, qui dénoncent les conditions de vie difficiles des Congolais et l’inconsistance des politiques, suscite de vives réactions au Congo.

La censure est-elle de retour en République démocratique du Congo ? Le communiqué de la Commission de censure des chansons et des spectacles (CNCCS) semble pourtant sortir d’un autre temps. L’institution, qui dépend du ministère de la Justice, vient en effet d’interdire la diffusion à la radio et à la télévisons des chansons d’artistes congolais : « Nini tosali te » du groupe MPR et plusieurs titres de Bob Elvis, dont « Lettre à ya Tshitshi ». La Commission reproche aux artistes de n’avoir pas présenté le clip vidéo avant sa diffusion publique. Mais la décision de la CNCCS est vite apparue aux yeux des Congolais comme un acte de censure du gouvernement contre des chansons très critiques contre le pouvoir de Kinshasa.

Vivre ou survivre au Congo

Avec plus de 800.000 vues sur Youtube en seulement quatre jours, le titre de MPR, « Nini tosali te » (« Que n’avons nous pas fait ») est vite devenu viral sur les réseaux sociaux. Le clip raconte l’histoire d’un enfant qui se rêve médecin, mais qui une fois ses études terminées ne trouve pas de travail. Il est obligé de mendier pour payer ses transports et ne peut pas soigner sa mère malade. La chanson dénonce les difficultés des Congolais qui se sacrifient pour vivre ou survivre… sans travail, sans accès à l’eau à l’électricité, ou à la santé.

« La plupart des hommes politiques sont sans vision »

Le titre de MPR dresse un constat désabusé de la situation du pays et accuse les politiques. « Soixante et un an d’indépendance, mais nous sommes toujours à la traîne », peut-on entendre dans les paroles. « Je ne suis plus très enthousiaste quand il faut aller voter. Elections ou pas, c’est pareil ! La famine nous colle à la peau comme une seconde nature. Les députés au parlement passent le plus clair de leurs temps à festoyer. La plupart des hommes politiques sont sans vision. Ils font beaucoup de promesses, une fois qu’ils trouvent leurs comptes, ils vous tournent le dos ».

« Les ministres se sont rendus à Goma pour des selfies »

Dans l’autre clip interdit par la Commission de censure, « Lettre à ya Tshitshi », le chanteur Bob Elvis écrit à l’opposant historique Etienne Tshisekedi, le père de l’actuel président congolais. Et là encore, l’artiste a la dent dure contre le nouveau pouvoir de Kinshasa. « Y Tshistshi (le surnom d’Etienne Tshisekedi), depuis que tu es parti, ton fils Félix est devenu président de la République. Mais où est « le peuple d’abord » ? Ces députés sont de plus en plus inconscients. Ils ne défendent que leurs intérêts au Parlement. La guerre dans l’est du pays continue. Le volcan Nyiragongo a fait éruption. Mais les ministres se sont rendus à Goma pour des selfies ». Bob Elvis dénonce enfin les promesses non tenues du nouveau président.

« Un régime qui tire sur tout ce qui bouge »

Sur les réseaux sociaux, l’interdiction de ces deux chansons soulève un tollé d’indignation. Certains qualifient la censure de « grosse bourde » et de « méthodes dignes de Mobutu ». « S’exprimer librement sans insulte est constitutionnel » explique un autre, qui estime que « ce régime aux abois tire sur tout ce qui bouge ». Le militant pro-démocratie, Carbone Beni, ne comprend pas cette censure, et explique que « la chanson n’attaque pas ce pouvoir, c’est le vécu des Congolais ». Et de noter avec ironie que « ces vidéos circulent déjà sur internet et les réseaux sociaux » et que les interdire, leur font de la publicité. Preuve du malaise, le secrétaire général de l’UDPS, le parti au pouvoir, s’est rapidement désolidarisé de la décision de la Commission de censure. Quant au porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, il botte en touche, rappelant que « le gouvernement n’a pris aucune décision de censurer ces chansons » et demande « d’éviter les amalgames avec une décision prise par un organe autonome suivant ses compétences »

Un« changement de narratif » à la peine

L’interdiction de ces deux chansons tombent au mauvais moment pour Félix Tshisekedi qui tente de se construire une image de réformateur ouvert et de « dékabiliser » le pays après plus de 17 ans de régime autoritaire. Mais la nomination contestée de Denis Kadima à la tête de la Commission électorale, la convocation forcée des députés et sénateurs à venir accueillir le président à l’aéroport à son retour à Kinshasa, et maintenant la censure de deux chansons très critiques sur sa politique, envoient un bien mauvais signal sur l’état du régime. Des dérapages qui collent mal avec « le changement de narratif » prôné par le ministre de la Communication, Patrick Muyaya, qui souhaite que l’on donne une image plus positive du pays. A cause du zèle de quelques-uns qui appliquent les veilles méthodes des régimes autocratiques, le président Tshisekedi ramène le pays quelques années en arrière, du temps de Joseph Kabila, qu’Étienne et Félix Tshisekedi accusaient à l’époque… de dérives dictatoriales. L’histoire est en train de bégayer à Kinshasa.

Avec Christophe Rigaud – Afrikarabia