Turquie: les affrontements deviennent meurtriers, Erdogan de plus en plus isolé

Dans la matinée de mardi 4 juin, c’est Bülent Arinç, le vice-premier ministre, qui devait se rendre au palais présidentiel, à Ankara, à l’invitation du président de la République Abdullah Gül, pour faire le point sur la situation dans le pays après une semaine de manifestations antigouvernementales. Le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, sûr de lui, n’a pas voulu bousculer son agenda, et il s’est envolé lundi pour une tournée de trois jours au Maghreb qui doit le conduire au Maroc, en Algérie et en Tunisie, le pays d’où est parti le « printemps arabe ».

turquieL’absence du bouillant dirigeant turc pourrait permettre à MM. Gül et Arinç dereprendre la main, eux qui ont tous deux diffusé des messages d’apaisement depuis le début de la crise. Le vice-premier ministre, Bülent Arinç, qui s’est dit« attristé », a critiqué l’usage massif de gaz lacrymogène par la police contre les manifestants.

Quant à Abdullah Gül, il est intervenu, une demi-heure après le départ de son premier ministre, pour appeler « à la modération de toutes les parties », incluant tacitement M. Erdogan, qui, récusant l’idée d’un « printemps turc », a accusé les manifestants d’être menés par des « extrémistes » ayant des « liens » avec l’étranger.

« LE MESSAGE A ÉTÉ REÇU »

M. Gül a souligné le fait que la démocratie ne se limitait pas aux élections, prenant le contre-pied du premier ministre, qui a bâti son discours sur la légitimité qu’il tire des urnes. « Tous les modes de vie doivent coexister », a également déclaré Abdullah Gül. « Le message a été reçu », a-t-il affirmé aux manifestants. Depuis le Maroc, où il venait d’atterrir, le premier ministre a été invité à commenter ces déclarations. Agacé, il a répondu ne pas comprendre à quel message le président Gül faisait allusion.

Entre les deux hommes qui, depuis vingt ans, ont gravi ensemble tous les échelons du pouvoir, le divorce semble consommé. Issus tous deux de l’islampolitique turc et du mouvement Milli Görüs (« vision nationale ») de Necmettin Erbakan, ils émergent dans les années 1990 comme les meneurs de la tendance réformiste de la mouvance islamiste. Déjà la personnalité d’Abdullah Gül, l’aîné, un érudit au caractère rond, tranche avec celle de Tayyip Erdogan, enfant des faubourgs d’Istanbul élevé à la dure que son langage cru et son tempérament font apparaître comme un meneur de troupes charismatique et un tribun populaire, solidement ancré dans le petit peuple conservateur turc. Il tutoie et tape dans le dos.

 

A Istanbul, le 4 juin.

 

Après une enfance passée dans les rues du quartier de Kasimpacha, à Istanbul, Erdogan grandit entre la mosquée du quartier et le stade de football. Sur les deux terrains, il montre de belles dispositions. Il fait ses armes dans ce quartier pauvre qui deviendra son fief électoral.

M. ERDOGAN, ÉTERNEL MAIRE D’ISTANBUL

En 1994, Recep Tayyip Erdogan, est envoyé par M. Erbakan pour mener la bataille de la mairie d’Istanbul. A 40 ans, en 1994, il emporte la municipalité à la suite d’une campagne qui révèle déjà sa force et sa détermination. Istanbul devient le laboratoire du parti islamiste et de M. Erdogan. En 1999, il laisse le fauteuil à ses proches, dont l’architecte Kadir Topbas. Mais M. Erdogan n’a jamais cessé d’être le véritable maire.

Fort de ce succès, l’ambitieux Tayyip Erdogan peaufine son projet national. Le parti islamiste Refah (« prospérité ») vient d’être ébranlé par le coup d’Etat de velours des militaires contre Necmettin Erbakan, premier ministre islamiste. Avec Abdullah Gül, Bülent Arinç et quelques autres, il fait scission du mouvement vieillissant et fonde en 2001 son propre parti, le Parti de la justice et du développement (AKP), qui rompt avec les positions traditionnelles de l’islam politique turc, antioccidental, antieuropéen, pour en faire un parti moderne et libéral. L’année suivante, il remporte haut la main les élections législatives.

Tayyip Erdogan est un homme fidèle à ses principes et à ses amitiés. Il gouverne à l’affect, plus pragmatique qu’idéologue. Ses proches de l’époque Kasimpacha le suivent à Ankara. L’ancien dirigeant du club de foot de son quartier devient ministre des sports. Ses vieux amis entrent au gouvernement, à l’image de Binali Yildirim, indéboulonnable ministre des transports. Ceux qui le servent sont récompensés, ceux qui se mettent en travers de son chemin sont éliminés sans ménagement. C’est par exemple le cas d’Abdüllatif Sener, l’un des fondateurs de l’AKP, devenu dès 2007 l’une des voix critiques du mode de gestion très personnel du pouvoirpar Erdogan. Il sera balayé et quittera le parti.

ABDULLAH GÜL, UN RIVAL EN PUISSANCE

M. Gül reste dans l’ombre, mais toujours aux premières loges. Lorsque, en décembre 2002, l’AKP emporte les législatives, M. Erdogan est frappé d’une peine d’inéligibilité ordonnée par la justice, au prétexte qu’il avait annoncé dans un discours la revanche des islamistes sur les militaires, gardiens du temple laïque, en paraphrasant un poème : « Les mosquées seront nos casernes, les minarets nos baïonnettes, les croyants nos soldats. » M. Gül assure l’intérim, avant delaisser la place et de devenir ministre des affaires étrangères.

 

Tayyip Erdogan et Abdullah Gül, le 29 mai à Istanbul.

 

Après un premier mandat placé sous le signe de la croissance économique, M. Erdogan est réélu en 2007 avec plus de 47 % des suffrages. Un plébiscite, alors que l’AKP doit affronter une tentative de déstabilisation menée par l’aile ultranationaliste de l’armée et « l’Etat profond », cet ensemble de structures, dans et hors de l’appareil d’Etat, censées empêcher toute évolution. Ce succès renforce la détermination du leader turc. Mais la présidence de la République, qu’il lorgne, lui échappe, et il doit se résoudre à la laisser à M. Gül qui, dès lors, devient un rival en puissance.

Depuis 2007, Tayyip Erdogan se comporte plus en gestionnaire qu’en conquérant. Il surfe sur le dynamisme économique turc, son plus sérieux argument électoral, mais ne peut empêcher la paralysie des négociations d’adhésion à l’Union européenne qui fournissaient une feuille de route à la démocratisation de laTurquie. Sans ce repère, le pouvoir s’égare depuis lors vers une forme de populisme paternaliste où se mêlent les vieux réflexes autoritaires hérités du kémalisme et le conservatisme religieux, utilisé comme étendard pour s’assurer le vote du « petit peuple » anatolien.

Après dix ans et deux réélections, l’usure du pouvoir est manifeste. L’absence d’opposition crédible à l’AKP n’a pas poussé le parti à l’autocritique. Tayyip Erdogan s’est isolé, entouré par une poignée de fidèles, épaulé par sa femme Emine et sa fille, surtout depuis que la maladie l’a frappé en 2012. Il a été opéré du côlon, officiellement pour des polypes non cancéreux. Il a pourtant la ferme intention de se présenter à l’élection présidentielle qui doit se tenir pour la première fois au suffrage universel en 2014. Et son plus sérieux adversaire sera, à coup sûr, l’actuel locataire des lieux, Abdullah Gül.

Le Monde.fr