Turquie: Recep Tayyip Erdogan, le nouveau Sultan turc

Turquie: Recep Tayyip Erdogan, le nouveau Sultan turc

Erdogan-Conf-LCe 10 août, Recep Tayyip Erdogan a été élu président de la République turque. A ce poste de magistrature suprême, il entend mettre en place une « nouvelle Turquie ». Un projet qui ne satisfait pas l’opposition déjà bien mise à mal avec celui qu’elle considère comme un dictateur. Retour sur le parcours de celui qu’on surnomme déjà « le Sultan ».

« Aujourd’hui, nous tournons la page d’une époque pour faire nos premiers pas vers une période toute neuve. […] Laissons les vieilles querelles dans l’ancienne Turquie. Aujourd’hui, pour la Turquie, c’est le début d’une nouvelle ère. Aujourd’hui, c’est le jour où la Turquie renaît de ses cendres pour devenir la nouvelle Turquie ». Tels ont été les mots du nouveau président de la Turquie ce 10 août. Recep Tayyip Erdogan a été élu au premier tour avec 52% des voix face à deux autres candidats au suffrage universel direct, une première dans le pays.

« On savait bien qu’étant donnée cette faiblesse de l’opposition, Erdogan allait passer », analyse Ali Kazancigil, politologue et directeur de la revue Anatoli. Erdogan a en effet dominé la campagne électorale. Par son charisme bien sûr, mais aussi par la puissance financière de son Parti de la justice et du développement, l’AKP, et de son emprise sur les médias. Et ses deux rivaux, Ekmeleddin Ihsanoglu, le candidat commun des laïcs kémalistes et des nationalistes, et Selahattin Demirtas, du Parti démocratique du peuple (HDP, principale force pro-kurde) ont d’ailleurs rapidement dénoncé une compétition « injuste » ou « inéquitable ».

De mauvais souvenirs derrière lui

Premier ministre depuis 2003, l’islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan endosse donc pour cinq ans l’habit de président, habit dans lequel il entend conserver les rênes du pouvoir, quitte à se faire accuser de dérive autoritaire et islamiste. Une dénonciation de plus en plus présente dans la bouche des intellectuels turcs pour qui la liste des « faux pas » d’Erdogan est longue.

Fin mai 2013 par exemple, c’est le début du mouvement de contestation de la place Taksim à Istanbul. Des millions de Turcs descendent dans les rues des grandes villes du pays à mesure que la répression s’amplifie. La colère anti-gouvernementale s’accroît chaque jour un peu plus. Ces affrontements sont l’un des événements les plus difficiles que le Premier ministre de l’époque ait eu à traiter durant ses mandats. L’image du régime est salie, et pas seulement au niveau national.

L’hiver dernier aussi, Recep Tayyip Erdogan est touché par un scandale de corruption sans précédent. Il s’empressera de dénoncer un « complot » de son ex-allié islamiste Fethullah Gülen. Et de purger la police et de museler les réseaux sociaux dans le pays, assimilant ces derniers à de la drogue.

Même si, dans son discours de victoire, le nouvel élu a prôné l’unité et le début d’une nouvelle ère, ces mauvais souvenirs risquent de lui coller encore à la peau pour un long moment. Et l’étiquette d’un Erdogan dictateur et autocrate en matière d’islamisation du pays et de restriction des libertés pourrait bien encore le poursuivre. « Nous sommes désormais confrontés à un pouvoir oppresseur qui n’est plus contrôlé par la Constitution mais essaie d’imposer son propre régime arbitraire », a ainsi lancé à l’AFP le porte-parole du Parti républicain du peuple (CHP), Haliç Koç. Selon Ahmet Insel, politologue, économiste turc, professeur à l’université Galatasaray à Istanbul, « son projet de régime présidentiel n’est pas du tout un projet à l’américaine, c’est plutôt un projet de régime présidentiel à la manière russe ».

Un homme populaire

Malgré une fin de mandat, en tant que Premier ministre, très contestée, Recep Tayyip Erdogan reste pourtant toujours très populaire, preuve en est son score de 52% des votes -il a aussi remporté les élections locales du mois de mars. Cette aura, il la doit en partie à son succès de débarrasser le pays de la tutelle de l’armée.

Pour Ahmet Insel, cette adhésion forte de l’électorat autour de la figure de Recep Tayyip Erdogan s’explique par une demande de stabilité économique et de stabilité politique. Ensuite, il y a la réussite économique des années 2000, car même si la croissance économique s’essouffle, elle continue à gagner la confiance de l’électorat (c’est sous son règne que la majorité religieuse et conservatrice a profité le plus de cette croissance économique). « Les gens disent « nous savons ce qu’il a fait jusque-là, donc il vaut mieux continuer avec la même personne que de changer » ». Enfin, le nouveau président Erdogan incarne le mieux, pour les plus conservateurs, celui qui défend les valeurs de la famille et de la religion. D’ailleurs, durant sa campagne, il a énormément usé de référents religieux.

Erdogan, c’est un symbole pour les classes les plus pauvres de la société turque. Celui qui s’est fait très tôt le porte-parole des « sans voix » face aux élites dirigeantes kémalistes est issu d’un milieu très populaire. Ancien élève d’un lycée professionnel formant des imams puis diplômé d’une université de commerce, il est élu maire d’Istanbul en 1994. A cette date, il est déjà surnommé « le Sultan » par les habitants de la ville.

En 2001, il fonde l’AKP (le « parti blanc », c’est-à-dire sans péchés). Et Erdogan va enchainer dès lors les succès électoraux –il est élu trois fois Premier ministre, en 2003, 2007 et 2011- jusqu’au poste suprême ce 10 août 2014. Il mène une large politique de réformes institutionnelles, économiques et sociales. Il amende aussi la Constitution pour que le chef de l’État soit directement élu par les citoyens. Il restera aussi celui qui n’a eu de cesse de prôner une intégration de la Turquie au sein de l’Union européenne.

Cette « carrière » politique, par sa longévité, l’a déjà fait entrer dans l’histoire de la Turquie. Il sera même aux côtés du fondateur de la république en 1923, Mustafa Kemal Atatürk s’il parvient à rester au pouvoir jusqu’en 2023.

Un désir ancien d’hyper-présidence

Recep Tayyip Erdogan, 60 ans aujourd’hui, rêvait depuis bien longtemps d’incarner le rôle de l’hyper-président, à l’image d’Atatürk, la laïcité en moins. « Sa force est de se sentir investi d’une mission : redonner toute sa place à l’islam en Turquie et redonner à la Turquie héritière de l’Empire ottoman son rang dans le monde », expliquait déjà en 2011 dans Libération un diplomate européen le connaissant de longue date. « Et il veut un peu devenir le fondateur de la nouvelle Turquie pieuse, musulmane, moderne, grande, puissante, une sorte de nouveau Mustafa Kemal », ajoute Ahmet Insel.

Recep Tayyip Erdogan a en effet bel et bien l’intention de jouer un rôle d’hyper-président. Preuve en est son vœu de renforcer ses prérogatives au prix d’une réforme de la Constitution. « Si aux élections législatives prévues en 2015 son parti obtient une majorité des deux-tiers au Parlement, note Ali Kazancigil, et bien ce parti seul peut modifier la Constitution et à ce moment-là il va imposer le régime présidentiel. De toute façon, même avec la Constitution actuelle, il va certainement nommer un Premier ministre plutôt faible, qu’il peut contrôler, et il va agir comme s’il était le chef de l’exécutif malgré la Constitution ».

Jusqu’à présent, la Constitution turque prévoit un régime parlementaire, le président n’ayant que des pouvoirs symboliques. Si un régime présidentiel est instauré en 2015, Recep Tayyip Erdogan aura donc les pleins pouvoirs pour continuer à diriger le pays d’une « main de fer ». « C’est quelque chose d’inquiétant car, après douze ans de pouvoir sans contre-pouvoir, il est devenu un peu paranoïaque. Il contrôle la plupart des télévisions, les médias. Il a mis au pas la police, la justice etc », note Ahmet Insel. En effet, l’exécutif est entre ses mains ; le législatif est incarné par son parti et la justice est passée sous sa tutelle. « Les juges et les procureurs qui ouvrent des enquêtes non désirées sont immédiatement virés », analysait le politologue Baskin Oran le 8 août dernier sur le site d’information T24.

Dès les résultats définitifs connus, Recep Tayyip Erdogan s’est symboliquement rendu à la mosquée Eyüp Sultan d’Istanbul pour prier, comme le faisaient les sultans avant de monter sur le trône de l’Empire ottoman. Un symbole qui pourrait ne pas plaire aux 77 millions de Turcs.

RFI et REUTERS