RDCongo: les enjeux d’une présidentielle sous haute tension

RDCongo: les enjeux d’une présidentielle sous haute tension

Guerre à l’Est, économie, crédibilité du scrutin, union de l’opposition… Les enjeux des élections de décembre sont multiples et l’issue du scrutin reste largement incertaine.

44 millions d’électeurs congolais sont invités à se rendre aux urnes le 20 décembre prochain pour choisir leur nouveau président, leurs députés nationaux et provinciaux, ainsi que leurs conseillers communaux. 26 candidats étaient sur la ligne de départ pour la présidentielle, mais ils ne sont plus que 22 aujourd’hui après le ralliement de quatre candidats à l’opposant Moïse Katumbi. Le président Félix Tshisekedi se représente pour un second mandat après sa victoire contestée de 2018 qui aurait été le fruit d’un accord politique de partage du pouvoir avec le président sortant Joseph Kabila. Après cinq années d’un mandat chaotique, marqué par la rupture avec le camp Kabila, la reprise en main des institutions par Félix Tshisekedi, le retour de la guerre à l’Est… les défis à relever par les candidats à la présidentielle de décembre sont nombreux.

Une croissance qui n’améliore pas la vie des Congolais

L’économie de la RDC a toujours été très dynamique. Même pendant les années Kabila, la croissance oscillait autour de 6%. En 2022, le Fond monétaire international (FMI) a estimé à 8,5% le taux de croissance du pays, faisant du Congo l’une des croissances les plus fortes en Afrique subsaharienne, notamment en s’appuyant sur l’économie de rente que constitue la production de minerais. Mais il y a un hic. Car si le Congo est riche, les Congolais sont pauvres. La croissance ne semble en effet pas bénéficier à la population, dont les 2/3 vivent avec moins de 2 dollars par jour. Le taux de pauvreté s’élève à 62% et plus de 26 millions de Congolais sont en insécurité alimentaire. L’inflation plafonne autour de 20%, selon la Banque mondiale, et le franc congolais a subi une importante dépréciation pénalisant lourdement la population. Ce contexte plombe les finances publiques qui peinent à réaliser le budget annuel affiché de 16 milliards de dollars. Pour faire rentrer l’argent dans les caisses de l’Etat, le gouvernement a annoncé vouloir renégocier les termes de l’accord « minerais contre infrastructures » conclu avec la Chine en 2008. Mais pour l’instant, les négociations n’ont toujours pas abouti. Pourtant, les moyens financiers nécessaires seraient colossaux pour relancer l’économie et changer la vie des Congolais. Le pays manque de tout : infrastructures, accès à l’eau, à l’électricité, à la santé ou à l’éducation. Les deux grandes réalisations avancées par le candidat-président Félix Tshisekedi sont la gratuité de l’école primaire et de la maternité. Deux mesures qui vont demander des financements importants pour être pérennisées.

Une guerre sans fin à l’Est

Le plus grand défi pour le prochain président congolais sera de ramener la paix à l’Est du pays, où sévissent encore plus de 200 groupes armés. Pour le président Tshisekedi, il s’agit sans doute du plus grand échec de son mandat. Le chef de l’Etat avait en effet promis de mettre fin à la guerre dans les Kivu à son arrivée au pouvoir. Cinq ans plus tard, le conflit s’est envenimé, les rebelles du M23 ont refait surface, s’emparant de nombreuses localités du Nord-Kivu, les ADF, affiliés à l’Etat islamique poursuivent leurs attaques meurtrières, et la RDC vient de battre le triste record du nombre de déplacés avec 7 millions de réfugiés internes. Le président Tshisekedi a largement tâtonné pour essayer de trouver les bonnes stratégies pour combattre les groupes armés. Jusqu’à aujourd’hui, elles ont toutes échoué. Avec une armée-fantôme, inefficace et corrompue, Félix Tshisekedi a cherché de l’aide à l’extérieur en se tournant vers l’Ouganda, le Burundi, puis vers la communauté d’Afrique de l’Est (EAC) qui a envoyé des troupes, puis vers l’Afrique australe (SADC) qui devrait prendre le relais sur le terrain militaire. Mais cet empilement de troupes étrangères, qui vient se superposer aux casques bleus de la Monusco sur le départ, ne fait que rajouter de la confusion au conflit, sans pour autant réussir à faire taire les armes. Les rebelles du M23 tiennent encore de nombreuses positions dans la région. Conséquence du conflit à l’Est : les électeurs des territoires de Rutshuru, Masisi et Nyiragongo devraient être privés de vote pour cause d’insécurité. Un atout pour le président sortant, très peu populaire dans ces régions.

Une corruption toujours endémique

Félix Tshisekedi avait fait de la lutte contre la corruption sa priorité. Ce « mal congolais » ronge en effet toutes les strates de la société et interdit tout développement du pays. Selon le baromètre de la corruption de Transparency International, si des efforts ont été faits et des mesures prises par l’Inspection générale des finances (IGF), 80% des services publics sont encore rongés par la corruption. De nombreuses affaires de détournements et de malversations ont été dévoilées, comme « le programme des 100 jours », la taxe RAM, le projet de réhabilitation routière « Tshilejelu », les fonds Covid du ministère de la Santé… Des personnalités ont même été emprisonnées, comme le propre directeur de cabinet de la présidence, Vital Kamerhe, ou le ministre de la Santé Eteni Longondo. Mais la majorité des prévenus ont été acquittés, sans que l’on sache dans quelles poches sont réellement allées les sommes détournées. Les opérations mains-propres sont rapidement apparues comme des moyens d’écarter des personnalités politiques gênantes ou de les faire rentrer dans la ligne du pouvoir. L’IGF, directement placée sous l’autorité du chef de l’Etat, est rapidement perçue comme un outil de pression politique à géométrie variable, épargnant le premier cercle du pouvoir, et cherchant à soigner l’image de la RDC à l’international.

Inquiétudes sur la sincérité du scrutin

L’enjeu de ces élections sera également de présenter un scrutin crédible, transparent, avec des résultats qui ne souffriraient d’aucune contestation. Car depuis 2006, et l’avènement des premières élections libres, tous les scrutins ont été chaotiques et contestés par l’opposition. Cette année, les craintes d’une élection frauduleuse n’ont pas été dissipées par la Commission électorale (CENI). L’opposition dénonce depuis de longs mois la « caporalisation » de la centrale électorale et de la Cour constitutionnelle par le camp présidentiel, et redoute une réélection programmée de Félix Tshisekedi avec des résultats « fabriqués ». Mais ce qui inquiète le plus les opposants, c’est le manque de moyens de la Commission électorale, un fichier des électeurs défaillant, des millions de cartes d’électeurs qui s’effacent, et une cartographie des bureaux de vote incomplète. Face aux risques d’une élection bâclée, l’Eglise catholique, qui déploiera des observateurs pendant le scrutin, alerte sur un possible report du scrutin. « Au niveau de la CENI, nous n’avons pas de preuve qu’il y aura bel et bien élection le 20 décembre. Et s’il devait y en avoir, nous n’avons pas de certitude qu’elles se dérouleront dans les meilleures conditions de transparence. Il y a donc un risque de désordres dans notre pays » s’est alarmé le cardinal Ambongo. L’inquiétude a redoublé ces derniers jours avec l’annonce de l’annulation de la mission d’observation électorale de l’Union européenne. Bruxelles a dénoncé l’attitude de Kinshasa qui refusait de délivrer des téléphones satellitaires à sa mission. Un bien mauvais signal pour garantir la sincérité du scrutin, surtout que le pouvoir de Kinshasa a largement versé dans la dérive autoritaire ces derniers mois avec l’arrestation de responsables politiques d’opposition, comme Salomon Kalonda, ou de journalistes reconnus comme Stanis Bujakera. Un climat délétère s’est installé à Kinshasa, notamment après l’assassinat du député Chérubin Okende, proche de l’opposant Moïse Katumbi, en juillet dernier.

Opposition: la revanche des egos

Dans un contexte de forte tension sécuritaire à l’Est et politique à Kinshasa, l’opposition congolaise peine à accorder ses violons. Dans une présidentielle à un seul tour, la nécessité de ne pas disperser les voix d’opposition semble indispensable pour tenter de battre Félix Tshisekedi dans un scrutin qui serait totalement transparent. Un groupe de cinq ténors de l’opposition était sur la ligne de départ au lancement de la campagne, mais ils ne sont plus que trois aujourd’hui. Moïse Katumbi a réussi à rallier derrière sa bannière l’ancien Premier ministre Augustin Matata Ponyo, et Delly Sesanga. Seth Kikuni et Franck Diongo ont également décidé de renoncer à leur candidature pour rejoindre le camp de l’homme d’affaires. Reste encore en lice : Martin Fayulu, le candidat malheureux de 2018, qui a vu sa victoire « volée » par le deal Kabila-Tshisekedi, et le docteur Denis Mukwege, le prix Nobel de la paix 2018, connu pour son intégrité. Réunis en conclave en Afrique du Sud en novembre, les opposants n’ont pas trouvé de compromis pour se ranger derrière un seul candidat. Fayulu et Mukwege accusent même le camp Katumbi de les avoir menés en bateau à Pretoria pour les prendre de vitesse dès le démarrage de la campagne officielle avec les ralliements express de Matata, Kikuni et Diongo,. A deux semaines du scrutin, on risque de se retrouver avec une opposition à trois têtes : Katumbi, Fayulu, Mukwege. On imagine mal aujourd’hui Katumbi, Fayulu ou Mukwege jeter l’éponge et se rallier à un autre candidat. Ce trio risque d’émietter les voix d’opposition et de favoriser ainsi une réélection, même avec une très faible score, de Félix Tshisekedi et ce, malgré un bilan microscopique. Reste une inconnue de taille à ce scrutin : la participation. Les congolais seront-ils au rendez-vous dans un contexte économique et sécuritaire difficile ? Les différents meetings tenus par les candidats sont tous assez décevants et se concentrent essentiellement sur des invectives et des promesses démagogiques. Au fond, ils ont tous le même programme : mettre fin à la guerre à l’Est, lutter contre le chômage, la corruption, développer les infrastructures du pays, sortir de l’économie de la rente minière… Des promesses certes populaires, mais dont on ne sait pas comment ils vont les financer puisque tous ont échoué depuis plus de 20 ans. Le programme des 5 chantiers de Kabila, ressemble comme deux gouttes d’eau aux projets des 145 territoires de Tshisekedi, mais aussi aux programmes avancés par Katumbi, Fayulu ou Mukwege. Des promesses qui pourraient bien finir par lasser les électeurs congolais et faire grimper l’abstention dans les urnes le 20 décembre.

(Avec Christophe Rigaud – Afrikarabia)