La RDC peut-elle contenir la pression du Rwanda sans assises diplomatiques?

« Humiliation ! » Ce mot était sur toutes les lèvres à Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo (RDC) quelques jours après l’élection du Rwanda, le 19 octobre à l’ONU, comme membre non permanent représentant l’Afrique au Conseil de sécurité. Humiliation, car la RDC dénonce, depuis des mois, l’agression du Rwanda dans l’est du pays, où Kigali est accusé, par un rapport de l’ONU, de soutenir militairement la rébellion du M23 («Mouvement du 23 mars»), dont l’apparition au début de l’année a provoqué une nouvelle catastrophe humanitaire au Nord-Kivu. Ce sentiment d’humiliation traduit aussi la déliquescence de l’Etat dirigé par un Joseph Kabila en quête de légitimité après sa réélection contestée en décembre 2011, et impuissant à pacifier l’Est.

« Sans muscles diplomatiques », selon les mots d’un expert, Kinshasa ne pouvait pas barrer la route au Rwanda. L’Union africaine avait choisi son candidat, le Rwanda, il y a plusieurs mois, bien avant la publication du rapport de l’ONU incriminant lourdement les Rwandais pour leur rôle dans les violences au Nord-Kivu. Mais on comprend le dépit de Kinshasa. « Maintenant, le Rwanda est juge et partie dans le règlement de la crise [dans] l’Est de la RDC », observe Philippe Bolopion, de l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch (HRW).

TREILLIS DE L’ARMEE RWANDAISE

Sous le regard des quatorze autres membres du Conseil de sécurité, le Rwanda, élu pour deux ans, n’aura pas les mains libres pour autant. Parmi les cinq membres permanents, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ne soutiennent plus aussi fermement le pays. Et la France s’est rangée du côté de la RDC en dénonçant l’ « agression » rwandaise. « Mais, au comité des sanctions de l’ONU, le Rwanda pourra s’opposer à l’inscription de militaires rwandais ou du M23 sur la liste des personnes sanctionnées », rappelle Philippe Bolopion. Ce cas pourrait se présenter à l’issue de l’examen, en novembre à l’ONU, du rapport sur le M23 qui met en cause, notamment, le général James Kabarebe, puissant ministre de la défense rwandais.

Six semaines avant cette « humiliation » à l’ONU, la RDC en avait subi une autre. Le 1er septembre, 350 soldats rwandais portant des uniformes des Forces armées de la RDC (FARDC) s’étaient publiquement retirés de la zone tenue par les rebelles du M23. A la frontière, sous l’œil de médias convoqués pour l’occasion, ils avaient remis leurs treillis de l’armée rwandaise.

Officiellement, ces troupes n’avaient rien à faire là. «C’était un pavé dans la mare lancé par le Rwanda pour emmerder Kabila», analyse un diplomate occidental. A Kinshasa, les autorités se sont empêtrées dans les justifications, dénonçant « une invasion » qu’elles ignoraient jusque-là.

Les relations entre Kigali et Kinshasa étaient déjà exécrables depuis le déclenchement, en avril, de la rébellion du M23 (rebaptisée mi-octobre Armée révolutionnaire du Congo ou ARC). Ce mouvement est apparu en réaction à la volonté de Kinshasa de remettre de l’ordre dans l’armée congolaise, qui n’arrivait pas à digérer l’intégration de combattants tutsis (l’ethnie du président rwandais Paul Kagame) issus d’une précédente rébellion. Kinshasa voulait déplacer ces recrues loin de leur fief oriental où elles contrôlent de juteux trafics, miniers notamment, dont les tentacules vont jusqu’au Rwanda voisin. D’ex-rebelles ont déserté pour créer le M23.

« Kigali contrôlait une partie de l’armée, de l’administration et de l’économie au Nord-Kivu. La remise en cause de cet édifice l’a poussé à réagir », selon un spécialiste des trafics douaniers de la Monusco, la mission de l’ONU en RDC.

« FAUSSE SOLUTION »

L’engagement rwandais aux côtés du M23 remonterait au mois de mai. « Le rapport de forces entre la rébellion et les FARDC s’est alors inversé. L’armée régulière s’est soudainement mise à reculer », observe un officier de la Monusco. Grâce à ce soutien, « 1.500 à 2.000 membres du M23 mettent en échec 17.000 FARDC stationnés dans le Nord-Kivu », selon le décompte d’un service de renseignement. « Le Rwanda a sans doute retiré ses combattants, mais certains de ses officiers sont toujours aux côtés du commandement du M23 », affirme une source bien informée. Ce que conteste farouchement le Rwanda. « Sans Kigali, le M23 n’existe pas », dénonce pourtant l’abbé Appollinaire Muholongu Malumalu, très proche du pouvoir et responsable d’un volet du programme Starec pour la reconstruction de zones sortant des conflits.

Incapable de briser militairement le M23, Kinshasa tâtonne aussi sur la voie diplomatique. « On ne peut pas parler directement avec Kigali, qui nie toute immixtion à l’est, d’où le recours à la Conférence interrégionale des grands lacs (CIRGL) », explique l’abbé Malumalu. A Kampala, capitale de l’Ouganda, le CIRGL, auquel appartiennent notamment la RDC et le Rwanda, est devenu « un cadre d’échanges ».

Mais ce que les discussions ont produit de plus concret, c’est un hypothétique projet de déploiement d’une « force neutre » de 4.000 hommes chargée de sécuriser la frontière orientale de la RDC. Qui la financera ? Quels pays enverront des soldats ? Quel est le concept opérationnel ? Autant d’inconnues pour ce que le centre de réflexion International Crisis Group (ICG) qualifie de « fausse solution ».

COOPERATION CONTRE EFFRACTION

Une autre option, défendue par François Hollande, consisterait à muscler le mandat de la Monusco, forte de 18.000 casques bleus mais impuissante. « Ce sont les pays contributeurs qui fixent les conditions dans lesquelles leurs soldats peuvent utiliser la force », explique un expert civil de l’ONU. Ainsi, les soldats indiens et uruguayens se sont cantonnés à des actions défensives alors que le M23 gagnait du terrain et jetait sur les routes des centaines de milliers de civils.

Faut-il alors négocier avec le M23 ? « Ce ne sont que des petits bandits, c’est la ligne rouge à ne pas franchir », tranche l’abbé Malumalu. Une opinion partagée par l’opposition congolaise, qui n’entend pas soutenir la rébellion au prétexte qu’elle affaiblit Kabila. « La communauté internationale doit faire pression sur le Rwanda », plaide Samy Badibanga, l’un des leaders de l’opposition au Parlement. Candidat à la présidentielle de 2011 contre Kabila, Vital Kamerhe appelle quant à lui à l’organisation d’un « débat national » sur l’Est qui balaierait tout le spectre de la crise : sécuritaire, économique, politique et humanitaire.

« La RDC recèle 53 % des réserves d’eau d’Afrique, 120 millions d’hectares de terres arables, la deuxième forêt du monde et 110 substances minérales. Kagamé doit comprendre qu’il a plus à gagner par la coopération qu’en entrant par effraction », défend Vital Kamerhe. En attendant, les combats ont cessé au Nord-Kivu pour atteindre le Masisi. « La situation s’enkyste à l’Est. La zone rebelle devient un Etat dans l’Etat et le président ne fait rien », conclut Samy Badibanga.

Écrit par LE MONDE(vendredi 9 novembre 2012 01:10)