Formation du gouvernement en RDC: pourquoi ça bloque?

Formation du gouvernement en RDC: pourquoi ça bloque?

Le Premier ministre congolais Jean-Michel Sama Lukonde peine à composer son équipe gouvernementale issue de la toute nouvelle coalition présidentielle. Des difficultés qui s’expliquent par les intérêts divergents des acteurs qui composent la pléthorique « Union sacrée ».

Cela fait maintenant quatre mois que le Conseil des ministres ne s’est pas tenu en République démocratique du Congo (RDC). Mais si l’on compte les deux années de crise politique au sein de la coalition CACH-FCC, on peut se demander s’il y a réellement eu quelqu’un à la barre de l’exécutif congolais depuis l’arrivée à la présidence de Félix Tshisekedi.

Une délicate équation politique
Le nouveau Premier ministre, Sama Lukonde, est pressé de toutes parts pour former au plus vite son gouvernement. Le nouveau président du Sénat, Modeste Bahati, un temps pressenti pour occuper la Primature, a rappelé « l’urgence de la constitution de la nouvelle équipe gouvernementale, afin de se mettre rapidement au travail ». Même son de cloche pour le fraîchement élu président de l’Assemblée nationale, Christophe Mboso, qui s’est inquiété de « l’impatience » de la classe politique et des Congolais.

Mais il ne faut pas être grand clerc pour déterminer les points de blocage dans la composition du prochain gouvernement au sein de l’Union sacrée du président Félix Tshisekedi. Le président de l’Assemblée nationale, lui-même issu de cette recomposition politique, pointe la nécessité de répondre à de fragiles équilibres entre forces politiques, compétences et ancrage provincial. Une délicate équation qui doit aussi répondre aux exigences du chef de l’Etat, qui avait promis une équipe resserrée et un tiers de postes occupés par des femmes.

Une armée mexicaine à contenter
Le problème reste maintenant à faire rentrer tous ces critères dans une trentaine de ministères. Les acteurs et formations politiques se sont bousculés autour de l’Union sacrée, et le Premier ministre doit maintenant faire face à une avalanche de pressions venant de tout ce que le Congo compte de regroupements politiques. Car, à part les membres du FCC et du PPRD encore fidèles à la ligne Kabila, et les proches de Martin Fayulu, qui ont annoncé ne pas vouloir entrer au gouvernement, le nombre de candidats ministres dépasse largement la bonne centaine.

Sans réel poids politique, Sama Lukonde se retrouve donc prisonnier des exigences des nouveaux alliés du président Tshisekedi : dissidents FCC (les plus nombreux), membres de l’AFDC, du MLC, d’Ensemble… Mais aussi des anciens partenaires, comme l’UNC de Vital Kamerhe, et surtout de parti présidentiel, l’UDPS, qui, même ultra-minoritaire, revendique une place prépondérante dans le nouvel attelage gouvernemental. Au milieu de cette armée mexicaine à contenter, le jeune Premier ministre, si dynamique soit-il, peine à s’imposer. Plusieurs sources nous indiquent que les allers-retours sont incessants avec la Présidence, qui aura, au final, le dernier mot.

Des dissidents FCC incontournables
Le principal handicap de l’Union sacrée réside dans la somme d’intérêts divergents qui la compose. La « vision » présentée par Félix Tshisekedi, à la base de la nouvelle coalition, est tellement large quelle peut séduire n’importe quel homme politique normalement constitué… et assez flou pour que chacun puisse y voir ce qu’il souhaite. Résultat : ce n’est pas autour du programme présidentiel que les membres de l’Union sacrée se sont retrouvés, mais sur leurs intérêts propres, ou ceux de leur parti.

Les transfuges du FCC voient dans la nouvelle coalition l’opportunité de conserver leur fauteuil de député, voir pour certains de devenir ministre. Mais surtout, ils quittent un navire kabiliste qui n’a plus le vent en poupe pour rejoindre le président Tshisekedi qui récupère petit à petit le pouvoir de son prédécesseur. Certaines mauvaises langues affirment que ces « nomades » de la politique auraient reçu un blanc-seing de l’autorité morale du FCC pour venir semer la zizanie au sein de l’Union sacrée.

Majoritaires dans la coalition, les dissidents FCC restent incontournables. Le président Tshisekedi ne peut malheureusement pas s’en passer pour l’instant. Dernière embûche pour le chef de l’Etat : nommer des ministres venant du FCC serait du plus mauvais effet pour incarner le changement de cap de l’Union sacrée.

Bemba, Katumbi: un oeil sur la CENI
Les nouveaux venus au sein de l’Union sacrée demandent aussi une place sous le soleil du nouvel exécutif. Mais là encore, pour des raisons très différentes. Le MLC de Jean-Pierre Bemba et Ensemble de Moïse Katumbi ont rejoint l’Union sacrée par pragmatisme. Bemba pour continuer à peser dans le jeu politique alors que son parti peine à se renouveler. Katumbi pour ancrer son nouveau parti sur l’échiquier politique et devenir incontournable en 2023.

Les deux poids lourds espèrent aussi pouvoir exister dans les institutions congolaises et dans certains ministères clé. Mais ils comptent surtout avoir un oeil sur la nouvelle Commission électorale (CENI), qui sera prochainement renouvelée et peut-être réformée. Stratégiquement, Bemba et Katumbi pensent déjà à la manière de quitter l’exécutif avant 2023 pour se présenter en alternative à un Félix Tshisekedi qui n’aurait pas su transformer le pays. Ils seront enfin très attentifs au respect du calendrier électoral et à possible « glissement » qui les priverait du prochain scrutin présidentiel.

L’UDPS en quête de positionnement
Reste enfin l’UDPS, un parti présidentiel en mal de reconnaissance et qui peine à s’imposer dans les décisions prises par Félix Tshisekedi. Avec son faible poids politique à l’Assemblée, l’UDPS doit également lutter pour ne pas se faire engloutir dans une coalition où ses membres n’auraient plus leur mot à dire. Son patron, Jean-Marc Kabund, ne démérite pas pour s’inviter dans tous les débats et manœuvrer en coulisse, quitte à sombrer le plus souvent dans l’excès.

L’UDPS aurait pu être un allié de taille du président Tshisekedi pour fédérer les énergies autour du chef de l’Etat. Mais cette coalition hétéroclite brasse trop d’intérêts divergents, contre-nature, et à l’opposé de ce qui devrait être les valeurs de l’UDPS pour servir de catalyseur. Le parti présidentiel, plus radical que Tshisekedi, n’est donc pas toujours sur la même longueur d’onde que le président et peut parfois apparaître comme un parti d’opposition.

Une situation économique inquiétante
Après plusieurs semaines d’atermoiements, les difficultés pour former le prochain gouvernement augurent mal de la suite des événements, alors que les têtes sont déjà toutes tournées vers le scrutin de 2023. En attendant, la République démocratique du Congo n’a plus d’exécutif depuis plusieurs mois. Une situation qui inquiète l’Observatoire de la dépense publique (ODEP) qui dénonce « des violations de la loi de finance, des investissements à l’arrêt, des régies financières en roues libres et une Présidence en dépassement budgétaire de 113% ».

Pires, les caisses de l’Etat sont vides selon l’ODEP, qui indique que la RDC « ne pourra pas prétendre mobiliser plus de 3,5 milliards $ cette année ». Une situation économique préoccupante qui risque de peser lourd sur les marges de manœuvres du nouveau gouvernement… lorsqu’il sera enfin formé.

(Christophe Rigaud – Afrikarabia)