Etats-Unis: le policier responsable de la mort d’Eric Garner ne sera pas poursuivi, colère à New York

Etats-Unis: le policier responsable de la mort d’Eric Garner ne sera pas poursuivi, colère à New York

Eric GarnerConsternation aux Etats-Unis. Dix jours après Ferguson, un grand jury a décidé mercredi 3 décembre de ne pas inculper un policier blanc impliqué dans la mort d’un homme noir. Le maire de New York s’est immédiatement rendu à Staten Island, l’arrondissement où est mort Eric Garner, 43 ans, en juillet, lors d’une interpellation musclée.

L’administration Obama ne cache pas sa contrariété après la décision du grand jury, et le ministre de la Justice a annoncé l’ouverture d’une enquête fédérale sur une éventuelle violation des droits civiques. Barack Obama s’est exprimé de New York, pour dire son empathie, et promettre un suivi du dossier Garner.

Le ministre de la Justice a fait de même. Eric Holder démissionnaire, a sans doute plus de latitude, et la frustration de cet ancien activiste des droits de l’homme n’était pas masquée.

Enquête fédérale sur le dossier Garner

Le ministre a annoncé l’ouverture d’une enquête fédérale sur le cas Garner, comme cela est le cas dans le dossier Mike Brown. Cette investigation va examiner les affaires avec une perspective différente. Elle devra déterminer si les droits civiques des victimes ont été violés, explique notre correspondante à Washington, Anne-Marie Capomaccio.

Mais la décision du grand jury, qui intervient après celle de Ferguson dans le Missouri, donne des arguments aux manifestants qui perturbent la vie des grandes villes américaines depuis plus de quatre mois. La communauté noire a perdu confiance. « Je ne vois pas quel scénario nous devons présenter en justice, pour qu’un policier soit tenu responsable de la mort d’une personne de couleur. Ça n’arrive jamais ! La famille Garner, la famille Brown, ils n’ont aucune chance que justice soit rendue. Les gens sont frustrés, car il n’y a pas d’égalité pour notre communauté ! » explique Benjamin Crump, avocat de la famille Brown.

Manifestations de colère à New York

Dès la décision connue, plusieurs milliers de manifestants se sont rassemblés dans les rues de New York, à Grand Central, à Times Square ou au Rockefeller Center au cri de « I can’t breathe » (« Je ne peux pas respirer »), les derniers mots d’Eric Garner. Une phrase que Garner a prononcée 11 fois et que l’on peut entendre dans la vidéo réalisée par l’un de ses amis. Un film qui devait, selon la famille, persuader le grand jury, qu’une inculpation du policier était évidente.

« C’est un jour douloureux pour New York » a déclaré le maire de la ville Bill de Blasio, dont l’épouse est noire et les enfants métis, rapporte notre correspondant à New York, Karim Lebhour. « Je ne peux pas m’empêcher de penser ce que serait de perdre mon fils Dante. Chirlane et moi nous le mettons en garde depuis des années contre de possibles confrontations avec des policiers qui sont censés le protéger. C’est la réalité ».

Et à Washington

Nous voulons la justice tout de suite, et si nous ne l’obtenons pas, cette ville fermera : voilà le mot d’ordre des manifestants de Washington ce mercredi soir. Ces manifestants ne sont pas des activistes professionnels. Comme Sabrina, ils ont fini leur journée de travail au bureau, et sont descendus rejoindre la manifestation itinérante, qui, si elle est non violente, bloque, et c’est inhabituel, la circulation de la capitale fédérale. « Le problème de la brutalité policière dure depuis trop longtemps, explique Sabrina, et je pense que la relaxe à New York nous montre que l’heure est venue pour nous de prendre parti. Je suis là avec mes collègues de travail pour que notre voix soit entendue. »

« Malheureusement c’est un état de fait. Je suis un homme noir originaire de Géorgie, dans le sud profond. J’ai l’habitude de la brutalité, et il faut des affaires comme celle-là pour qu’on en parle » se désole Cody, un autre manifestant. L’enquête fédérale annoncée par le ministre de la Justice, est accueillie favorablement, mais elle ne calme par les esprits. Les manifestants ont prévu de se retrouver tous les soirs devant le ministère de la Justice à Washington.

L’infraction de Garner était mineure

Les juristes avaient tous estimé que le policier serait inculpé. Peut-être pas une inculpation pour meurtre, mais certainement une mise en examen pour « avoir provoqué la mort d’Eric Garner, sans intention de la donner. »

Les spécialistes se basaient sur la vidéo amateur diffusée dès le 17 juillet dernier, film qui montre l’arrestation et le décès du vendeur de cigarettes dans une rue de New York. On y voit les officiers interpeller Eric Garner et le plaquer au sol en l’étouffant. Un geste violent, d’ailleurs proscrit par le règlement de la police. L’étonnement se concentre aussi sur l’infraction commise par Eric Garner, qui est mineure. Les cigarettes qu’il vendait dans la rue ne venaient pas de la contrebande. Certes l’homme ne s’acquittait pas des taxes dues à l’Etat, mais il risquait, au plus, une amende.

Cette affaire survient dans un contexte déjà tendu par le dossier Ferguson. Des centaines de manifestations quotidiennes ont lieu pour demander moins de violence policière, en particulier moins de violence des policiers blancs envers les contrevenants noirs.

Mort d’Eric Garner: quand la justice ignore une vidéo accablante qui indigne les Etats-Unis

Le policier qui a tué un homme noir de 44 ans n’a pas été poursuivi par la justice américaine, malgré une vidéo accablante le montrant en train de pratiquer une technique d’art-martial d’étranglement interdite. Un événement qui fragilise l’importance de la preuve vidéo dans les cas de bavures policières.

Je n’arrive plus à respirer. Je n’arrive plus à respirer. Je n’arrive plus à respirer. Je n’arrive plus à respirer.” Les derniers mots d’Eric Garner, tué par un policier le 17 juillet dernier  à New York, peuvent être écoutés et réécoutés. Ils ont été enregistrés par un ami de la victime, Ramsey Orta, qui a filmé la scène avec son smartphone, sur le même trottoir, à quelques mètres de là.

On y voit Eric Garner se faire interroger par des policiers. “Il s’est juste interposé dans une bagarre pour essayer d’y mettre un terme”, affirme Ramsey Orta sur la vidéo. Eric Garner avait été libéré sous caution après avoir été arrêté pour vente illégale de cigarettes. Les policiers déclarent avoir tenté de l’arrêter ce jour-là car il continuait à en vendre. L’Afro-Américain de 44 ans s’adresse aux quatre policiers qui l’encerclent :

“A chaque fois que vous me voyez, vous voulez me chercher des noises. J’en ai marre. Ça s’arrête aujourd’hui. Tous les passants ici vous diront que je n’ai rien fait, je n’ai rien vendu. Je m’occupe juste de mes affaires. S’il vous plaît, laissez-moi tranquille.”

Une technique d’art martial interdite par la police

Puis un policier, Daniel Pantaleo, passe derrière lui et utilise une technique d’étranglement appelée “chokehold” pour étrangler Eric Garner et le forcer à tomber. L’usage de cet art martial a été strictement interdit dans la police depuis 1993, car il peut couper l’arrivée d’oxygène au cerveau et entraîner la mort.

Une fois Garner au sol, l’officier maintient la position d’étranglement alors que l’homme, en surpoids et asthmatique, répète à neuf reprises qu’il n’arrive plus à respirer. Quelques secondes plus tard, Eric Garner est pris de convulsions. Puis il s’arrête de bouger. La mort sera prononcée quelques heures plus tard à l’hôpital. D’après le Guardian, l’autopsie  a révélé que ce père de six enfants était décédé des suites de l’étranglement (chokehold) effectué par l’officier.

Trois mois après les faits, un grand jury vient de refuser d’engager des poursuites contre le policier Daniel Pantaleo, car il “a trouvé qu’il n’y avait pas de cause raisonnable de voter pour une inculpation” d’après les propos du procureur de Staten Island, rapportés par le Monde.fr.

“Des millions de témoins oculaires” mais pas d’inculpation

Des manifestations ont été organisées dans la foulée pour protester contre le jugement. Comme le relève l’éditorialiste du Washington Post, il y a “des millions de témoins oculaires” qui ont vu la scène du décès d’Eric Garner grâce à la vidéo de son ami Ramsey Orta.

(“L’homme n’est pas armé. Le ‘chokehold’ a été interdit. L’autopsie a montré que c’était un homicide. tout est sur la vidéo. Rien de ça n’a d’importance.”)

La présence de la vidéo nourrit ici l’indignation des manifestants : malgré quelques coupures entre certaines scènes, tout le monde peut voir la manière dont le policier a utilisé une technique d’étranglement mortelle pour mettre à terre Eric Garner. Tout le monde peut voir qu’Eric Garner n’était pas armé, ni menaçant. Et tout le monde peut entendre ses dernières phrases: “S’il vous plaît, laissez-moi tranquille. S’il vous plaît, ne me touchez pas.

L’intérêt de la preuve vidéo mis en doute

Un constat s’impose aux détracteurs du policier new-yorkais : la vidéo n’a rien changé à son jugement. Pourtant, depuis le décès de Michael Brown à Ferguson, un jeune homme noir non armé tué de plusieurs balles par un policier blanc (non poursuivi par la justice), une pétition a été envoyée à la Maison Blanche demandant que les policiers américains soient tous équipés d’une caméra portable, afin de s’assurer que les “procédures soient bien suivies” et éviter les bavures. Barack Obama s’est dit prêt à débloquer 263 millions d’euros pour un lancer ce programme au niveau national.

Le site américain Vox résume le paradoxe :

“Les gens se disent, et à raison : ‘il y a une preuve, en image, qu’un homme a été tué par un policier, et il n’a quand même pas été inculpé. Alors dans quel autre cas la vidéo pourrait permettre une inculpation?”

(“A quoi vont servir les caméras collées sur l’uniforme des policiers? Pour avoir un plus gros plan de la mort d’un homme noir ? Celui où le meurtrier de cet homme finit libre ?”)

(“Si on avait besoin d’une preuve que les caméras sur les policier n’ont pas d’importance, voilà, ça vient d’arriver. Eric Garner a été tué et c’était sur YouTube le lendemain”)

Un rôle préventif avant tout 

Paradoxalement depuis l’affaire de Ferguson, de plus en plus de jeunes sortent leur téléphone portable pour filmer les éventuels dérapages de la police. La semaine dernière, un jeune homme noir de l’Etat du Michigan a posté une vidéo sur YouTube, le montrant en train de se faire questionner par un officier. La raison : des habitants ont appelé la police car le jeune homme “marchait dans la rue avec les mains dans ses poches“. Après quelques secondes, le policier sort, lui aussi, son iPhone pour filmer la “rencontre”, ce qui amplifie le caractère absurde de la scène.

D’autant plus que la remise en cause de l’importance de la vidéo dans les condamnations de violences policières ne date pas d’hier. En 1991 déjà, les images de policiers en train de rouer de coup un homme noir, Rodney King, faisaient déjà le tour des télévisions américaines. Les officiers avaient pourtant tous été acquittés, ce qui déclencha une série d’émeutes en 1992.

Le journaliste américain Jason Koebler, du site Motherboard, tient tout de même à nuancer les critiques, qui vont jusqu’à affirmer que l’affaire Eric Garner prouve que les caméras fixées sur les policiers ne serviraient à rien. Pour lui, l’intérêt de ces caméras ne serait pas d‘aider à condamner des officiers en faute, mais de les pousser à ne pas commettre ces fautes, à l’origine :

“Ces caméras aident à créer un environnement dans lequel les policiers savent, intrinsèquement, qu’ils sont observés, et qu’il y a au moins la possibilité qu’ils devront répondre de leurs actes.”
Et le journaliste de citer l’exemple de la ville de Rialto en Californie, dans laquelle l’utilisation de la force par des policiers a baissé de 60 %, un an après l’instauration de caméras sur les uniformes des policiers.

Avec Rfi et huffingtonpost