Egypte: Mohamed Morsi rejette l’ultimatum de l’armée et revendique sa «légitimité constitutionnelle»

L’Egypte vacille dans la violence et s’enfonce dans la crise politique. En Egypte, l’ultimatum posé par le commandement militaire court toujours. Il demande au président Mohamed Morsi de répondre avant ce mercredi 17h, heure locale, aux revendications des manifestants qui réclament sa démission.

Mohammed Morsi, Abdel-Fattah el-SissiMais cette nuit, les tensions entre partisans et opposants du chef de l’Etat ont pris un nouveau tour, celui de la violence. Plus de 20 personnes ont été tuées après des affrontements dans plusieurs quartiers du Caire.

Les accrochages ont commencé dans un quartier populaire de Kit Kat. Des manifestants pro-Morsi marchaient vers la manifestation islamiste de l’université du Caire. Ils ont attaqué des autos qui portaient des autocollants demandant la démission du président.

Une bagarre a éclaté. Des armes blanches, des gourdins et même des pistolets à cartouches ont été utilisés. Ces accrochages se sont poursuivis jusqu’à l’université du Caire où le service d’ordre de la manifestation islamiste a commencé à tirer sur les anti-Morsi. Des tirs auxquels les opposants ont répliqué à l’arme automatique et au fusil d’assaut lorsque la police est intervenue pour séparer les partis.

D’autres accrochages se sont alors produits dans plusieurs autres villes d’Egypte. Selon un dernier bilan, plus de vingt personnes ont été tuées.

Le discours sans concession de Mohamed Morsi

Sur le plan politique, Mohamed Morsi a tenu un long discours à la télévision mardi 2 juillet. Il a affirmé être prêt à se sacrifier pour préserver sa légitimité. En clair, il n’est pas question pour le président égyptien de quitter ses fonctions d’ici l’expiration de l’ultimatum fixé par l’armée ce mercredi après-midi.

C’est donc un discours de défi que Mohamed Morsi a prononcé, un discours sans concession pour des millions d’Egyptiens qui sont descendus dans les rues pour demander son départ et qu’il a d’ailleurs accusés d’être des jeunes piégés par les résidus de l’ancien régime. Le président est apparu très nerveux en affirmant qu’il terminera son mandat.

Pour l’opposition, cette déclaration de Mohamed Morsi affirmant qu’il était prêt à donner sa vie pour défendre sa légitimité constitue un appel à la violence. Dans la nuit, l’armée a déclaré dans un communiqué qu’elle était prête à verser son sang pour l’Egypte et son peuple, en luttant contre les terroristes, les extrémistes et les fous.

Les scénarios possibles de cette journée

Si Morsi continue de rejeter les demandes exprimées par l’armée, celle-ci devrait dévoiler sa feuille de route pour la suite des opérations. Il y aura sans doute une communication télévisée de la part des forces armées, probablement en début de soirée.

Sur le fond, nul ne sait précisément ce qui est envisagé. Plusieurs pistes sont évoquées depuis lundi soir, mais notre envoyé spécial nous rapporte ce matin que dans la presse égyptienne, on parle du scénario suivant : suspension de la Constitution, nomination d’un comité chargé d’en rédiger une nouvelle qui sera ensuite soumise à référendum.

Une période de transition serait donc instaurée avec un Conseil présidentiel de trois personnes et un gouvernement de techniciens, dirigé, lui, par un représentant de l’armée.

Selon le journal Al-Ahram, des mesures spéciales seraient également prévues pour toutes les personnes qui s’opposeraient à cette feuille de route. Elles viseraient en priorité, bien sûr, les Frères musulmans.

Mohamed Morsi revendique sa «légitimité constitutionnelle»

Le lundi 1er juillet, les militaires lui ont accordé un délai de 48 heures pour répondre aux exigences du peuple. Dimanche, entre 14 et 17 millions d’Egyptiens ont manifesté pour réclamer le départ de Mohamed Morsi. Ce mardi soir, ce dernier a revendiqué sa « légitimité constitutionnelle », rejetant les appels à la démission de l’opposition et de l’armée.

Mardi 2 juillet au soir, alors que l’ultimatum de l’opposition touche à sa fin, le président Mohamed Morsi a refusé de démissionner, clamant sa « légitimité constitutionnelle ». Le chef de l’Etat égyptien, via son compte Twitter, a appelé l’armée à retirer son propre ultinatum, refusant tout « diktat » des militaires.

Le fait que le communiqué ait été publié sur le compte Twitter du président laisse penser que les moyens de communication de Mohamed Morsi sont restreints, estiment les observateurs. Certains vont même jusqu’à avancer que le président est confiné par l’armée dans le palais présidentiel de Qoubah.

Ces déclarations ont été aussitôt dénoncées par l’opposition, qui avait salué la prise de position de l’armée. Elle accuse Mohamed Morsi de « conduire le pays à la confrontation et la violence » tandis que les manifestations se poursuivent dans les rues des principales villes d’Egypte. Les opposants maintiennent leur appel à la désobéissance civile.

Face à la révolte d’une partie de la population, la présidence égyptienne pense pouvoir faire contrepoids en mobilisant ses propres partisans. Les Frères musulmans ont appelé les pro-Morsi à descendre dans la rue en signe de soutien au président islamiste. Dimanche dernier, des rassemblements dans les rues du Caire ont réuni 25 000 personnes. Une poignée en comparaison des millions d’Egyptiens mobilisés par le camp adverse.

Dans la journée, les manifestations ont parfois dégénéré, notamment dans le quartier de Guizeh, en affrontements ouverts entre opposants et pro-Morsi. Selon des sources médicales, sept personnes ont été tuées dans ces violences et plusieurs dizaines blessées, y compris par des tirs.

Les manifestations ont fragilisé le pouvoir

Le pari de la mobilisation a été réussi. Celui du départ de Mohamed Morsi reste à voir… Mais la forte contestation semble bel et bien avoir fragilisé le pouvoir des Frères musulmans. Lundi, les premiers signes d’effritement se sont clairement fait sentir. Cinq ministres (Tourisme, Communication, Environnement, Affaires juridiques les premiers) ont démissionné. Dans la nuit de lundi à mardi, un important membre du cabinet, le ministre des Affaires étrangères, s’est joint au groupe.

Le ministre de l’Intérieur a affirmé dans un communiqué soutenir le peuple et ses revendications. Ce mardi, les porte-parole de la présidence et du gouvernement ont assené le coup de grâce en annonçant leur démission au même moment.

Toutefois, malgré ces nombreuses défections, la confrérie semble s’accrocher au pouvoir. Les Frères musulmans, arrivés au sommet de l’Etat en 2012, ne comptent pas renoncer facilement à leur nouveau statut. Surtout après avoir passé une bonne partie du XXe siècle derrière les barreaux.

Les membres de la confrérie le savent : céder face à la contestation est synonyme pour eux d’un retour à la case départ. Pour leur défense, ils présentent l’ultimatum lancé par l’armée comme un coup d’Etat militaire, d’autant que Mohamed Morsi est un président civil qui a le mandat du peuple. Il a été élu démocratiquement en juin 2012.

L’ultimatum de l’armée, un coup d’Etat déguisé ?

En Egypte, l’armée est une institution solide. Elle l’a déjà démontré en 2011. Lors de la révolution du 25 janvier il y a deux ans, les militaires avaient pris le parti du peuple. Résultat : le régime d’Hosni Moubarak avait été renversé.

Dans ce pays de plus de 80 millions d’habitants où l’armée est issue des tranches les plus populaires de la société, le scénario risque désormais de se répéter.

Cette hypothèse préoccupe l’opposition au plus haut point. L’armée est certes proche du peuple, elle est considérée comme la garante de la stabilité du pays, mais l’institution militaire a déjà joué de mauvais tours aux Egyptiens.

Après la chute d’Hosni Moubarak début 2011, elle a récupéré le pouvoir durant un an et demi. Au début, elle a été acclamée par la foule mais elle a très vite déçu. Son tort ? Ne pas avoir réussi à maintenir l’ordre et à organiser rapidement des élections acceptées par tous les partis politiques. L’armée n’a pas non plus su résoudre les problèmes économiques de l’Egypte.

Dès son arrivée au pouvoir, Mohamed Morsi a eu d’ailleurs pour priorité de réduire les prérogatives de l’institution militaire. Il a également pris le soin d’écarter le maréchal Tantaoui, l’ancien homme fort de l’armée égyptienne. Ce dernier a été remplacé par le général Abdelfattah al-Sissi.

Les Egyptiens semblent faire confiance à ce militaire. D’autant qu’Abdelfattah al-Sissi a donné des garanties sur ses intentions. Lundi, il a affirmé dans un communiqué n’avoir aucune ambition politique.

Par RFI