Egypte: au moins 50 morts dans les affrontements meurtriers entre Frères musulmans et anti-Morsi au Caire

Il est minuit place Tahrir. Le couvre-feu sonne la fin des festivités. Les vendeurs ambulants repartent les bras chargés de camelote aux couleurs nationales.caire3

Les derniers spectateurs rentrent chez eux satisfaits des célébrations de ce quarantième anniversaire de la victoire du 6 octobre 1973, seule bataille remportée par l’armée égyptienne contre Israël, devenue jour de fête nationale et date incontournable des manuels d’histoire.

« D’ordinaire, je regarde le défilé à la maison. Mais cette année, c’est spécial. Je viens pour soutenir notre armée, qui est descendue le 30 juin au côté du peuple contre les Frères musulmans », précise Ahmed Rabia, ingénieur, habitant un quartier populaire du nord du Caire. A ses côtés, sa fille arbore un masque représentant le général Abdel Fattah Al-Sissi, ministre de la défense et chef d’état-major. « Il nous faut un chef charismatique pour conduire le pays », s’enthousiasme le père de famille.

Homme fort du pays depuis la destitution, le 3 juillet, de Mohamed Morsi, président issu des Frères musulmans, le général Sissi s’adresse à la nation depuis un stade militaire en périphérie de la capitale. Entouré du président de la République par intérim et de figures de l’ancien régime d’Hosni Moubarak, le haut gradé salue l’action de la police et de l’armée, qui travaillent « d’une seule main » avec le peuple pour concrétiser les demandes de la révolution.

« L’ARMÉE DOIT RETOURNER PROTÉGER LES FRONTIÈRES » 

Des affrontements meurtriers qui ont endeuillé la journée il n’est nullement fait mention. Pourtant, quand les pilotes de l’armée de l’air manœuvrent dans le ciel, laissant derrière eux une traînée de fumée rouge en forme de cœur sous les applaudissements de milliers d’Egyptiens descendus place Tahrir, d’autres militaires, épaulés par la police, empêchent des manifestants d’accéder à la place avant de les réprimer dans un bain de sang. Venus à l’appel de l’Alliance contre le coup d’Etat, une coalition dirigée par les Frères musulmans, ils sont plusieurs milliers à converger vers ce lieu emblématique de la révolution. Certains appellent au retour du président déchu Mohamed Morsi. Tous exigent le respect de la légitimité des urnes.

« Même en tant qu’opposante, je veux faire entendre ma voix. La victoire du 6 octobre appartient à tous les Egyptiens. C’est la victoire de notre armée contre l’ennemi commun, Israël », souligne Hanna Ibrahim, 32 ans, ingénieure en informatique, membre de la coalition anti-coup. « Ce n’est pas le rôle de l’armée de lutter contre les citoyens qui demandent pacifiquement leurs droits. Elle doit retourner protéger les frontières », ajoute-t-elle.

« J’ai servi dans l’armée, mes enfants ont servi dans l’armée, mes petits-enfants serviront dans l’armée. Pourquoi n’aurais-je pas le droit de célébrer le 6-Octobre ? Pourquoi ne pourrais-je pas aller place Tahrir ? Parce que j’ai voté Morsi ? », s’insurge Ibrahim Saïd en vidant les poches de sa djellaba pour montrer qu’il ne porte pas d’armes, contrairement à ce que répètent depuis quelques jours les médias d’Etat, qui accusent Frères musulmans, supporteurs de football et militants révolutionnaires de violences.

LES HABITANTS DU QUARTIER S’EN PRENNENT AUX MANIFESTANTS

Les premiers affrontements éclatent en fin d’après-midi. Dans le quartier de Dokki, à quelques centaines de mètres de la place Tahrir, les forces de sécurité visent les manifestants à coup de gaz lacrymogène et de tirs de chevrotine. Des rafales de tirs se font entendre. Les habitants du quartier se rangent du côté des policiers et de l’armée et s’en prennent aux manifestants. Une clinique privée refuse d’accueillir les blessés anti-coup d’Etat. Une poignée de journalistes se voient confisquer leur téléphone portable et leur caméra. Le front se disloque et les affrontements se poursuivent jusque tard dans la nuit dans les rues adjacentes.

Le ministère de la santé avance le chiffre de 45 morts dans la capitale, cinq dans le reste du pays, et de plus de 240 blessés. Parmi eux ne figure aucun policier. Il s’agit du bilan le plus lourd depuis la répression meurtrière des Frères musulmans par les forces de sécurité le 14 août, lors de la dispersion des rassemblements de protestation au Caire. Plus de 400 manifestants ont également été arrêtés, selon le ministère de l’intérieur.

Depuis la place Tahrir, on n’a rien vu de tout cela. C’est à peine si l’on sent les relents des gaz. L’armée a fait de l’endroit une place forte, entourée de fils de fer barbelés et de chars, où l’on ne pénètre désormais qu’en passant sous des détecteurs de métaux. Gamal traverse l’esplanade, seul, au milieu des familles enjouées. Lunettes de soleil sur la tête, il presse le pas. « Regardez ces soldats et ces policiers partout. Les gens s’imaginent que Tahrir est la place de la révolution. Ils sont manipulés. C’est la place du coup d’Etat. Les généraux nous l’ont volée. »

Le Monde