Nouvelles revelations dans le meurtre de Floribert Chebeya: «Un trou pour le cadavre avait déjà été préparé» par un soldat

Nouvelles revelations dans le meurtre de Floribert Chebeya: «Un trou pour le cadavre avait déjà été préparé» par un soldat

Après les accusations de Paul Mwilambwe, des nouvelles révélations accablantes dans le meurtre de l’activiste des Droits de l’homme, Floribert Chebeya, viennent completer les différentes versions des faits et témoignages et apportent une nouvelle dimension à cette affaire. Alain Kayeye Longwa, l’ancien brigadier-chef et chauffeur du colonel Christian Ngoy Kenga Kenga, est l’un des principaux acteurs du double assassinat de Floribert Chebeya et Fidèle Bazana. Il a ramené la voiture de Floribert Chebeya et son corps sur le bord d’une route à Mitendi, en banlieue de Kinshasa. Il apporte des nouvelles révélations accablantes dans son interview exclusive accordée à Radio France Internationale, RFI, publiée ce lundi 8 février.

Onze ans après l’assassinat de Chebeya et Bazana, pour la première fois, deux policiers reconnaissent avoir participé à l’assassinat des militants des droits de l’homme congolais, Floribert Chebeya et Fidèle Bazana. Ce double meurtre est parmi les crimes les plus emblématiques de la présidence de Joseph Kabila. Entretien avec l’un des deux membres du commando chargé de les assassiner, l’ancien brigadier-chef, Alain Kayeye Longwa.

RFI : Où est-ce que vous vous trouvez, quand Chebeya est tué en 2010 ?

Alain Kayeye Longwa : J’étais policier, avec le grade de brigadier-chef du bataillon Simba, et je servais de chauffeur au colonel Christian Ngoy Kenga Kenga. Et à ce moment-là, nous habitions chez Christian Ngoy Kenga Kenga, avec Paul Mwilambwe, Jacques Mugabo, Doudou (Ngoy Ilunga) lorsque l’affaire Floribert Chebeya éclate au grand jour.

Est-ce que vous pouvez nous raconter ce qui s’est passé ce jour-là ?

Le matin du 1er juin (2010),  Christian Ngoy Kenga Kenga se trouvait dans sa chambre lorsqu’il a reçu un coup de fil. On lui a dit de se présenter d’urgence à l’Inspection générale de la police, on vous y attend.

Il est sorti de sa chambre, il nous a appelés avec Jacques Mugabo qui était chargé de sa sécurité et nous a dit : préparez la voiture, prévoyez aussi un élément (d’escorte), nous allons à l’Inspection générale, je suis attendu chez le général John Numbi.

Nous prenons ensuite le véhicule et nous nous dirigeons vers l’Inspection générale. Une fois sur place, il s’est dirigé vers le bureau du chef de l’Inspection générale, le général Numbi. Ce qu’ils se sont dit, de vous à moi, je ne le sais pas !

Mais Christian Ngoy est venu vers nous, il nous a dit à moi, à Jacques Mugabo et Ilunga Doudou – nous sommes ses gardes du corps et ses chauffeurs -, il nous a dit de rester là, qu’on avait une mission à remplir et qu’on saura le moment venu, ce que nous allons faire. Mais c’est un ordre qui vient de nos supérieurs, a-t-il dit.

Qui précisément est avec vous à l’Inspection générale de la police ce jour-là ?

Il y a Bruno (Nyembo Soti) qui était le commandant de la 3ème compagnie, il était là. Ils ont appelé également l’équipe de Daniel (Mukalay), il y avait aussi nous qui formions l’équipe de Christian Ngoy Kenga Kenga.

Nous étions donc six, sept si on ajoute Christian Ngoy, neuf avec Daniel (Mukalay) et Mwilambwe qui était également dans son bureau.

Ensuite ?

Puis vers 16h30, nous voyons arriver une voiture de marque Mazda, avec à l’intérieur deux personnes. L’une était de grande taille et l’autre, plutôt courte de taille et un peu enveloppée. L’un est resté dans la voiture et l’autre est monté au bureau de Paul Mwilambwe. Nous, nous étions dehors à côté de nos véhicules.

Puis à un certain moment, Christian (Ngoy Kenga Kenga) est venu et a dit à Jacques Mugabo : dis au chauffeur qui se trouve dans cette voiture qu’il la parque à côté d’autres véhicules de l’autre côté. Le chauffeur s’est exécuté et l’a parquée à l’endroit indiqué.

C’est à ce moment que Bazana le chauffeur est arrêté ?

Christian a tout de suite donné l’ordre de commencer le travail avec le chauffeur. Ligotez-le comme une chèvre (ndlr : les bras dans le dos et au niveau des coudes), il a dit que c’est un ordre qui vient du Raïs, à travers l’inspecteur général.

Ils l’ont fait monter à l’arrière de l’un des deux véhicules de police à notre disposition, celui de Daniel (Mukalay).

Puis on m’a remis la clé de contact qu’avait le chauffeur et un billet de 20 dollars, en me disant que c’était pour acheter de l’essence. On va te rejoindre du côté du cimetière de Mbenseke. Arrête-toi au bord de la route, nous allons t’appeler lorsqu’on va se rapprocher de ta position et tu vas nous suivre.

Et vous, qu’est-ce que vous faites pendant ce temps ?

Je suis parti avant tout le monde, et je me suis garé près du cimetière de Mbenseke, le cimetière des musulmans.

Arrivés dans les environs, ils ont commencé à m’appeler, je les ai vus, je me suis mis derrière eux et je les ai suivis.

Nous sommes allés jusqu’à la concession privée du (colonel) Djadjidja. Il ont sorti le corps de Chebeya de l’une des voitures, il était déjà mort à ce moment-là et l’ont mis dans sa voiture que j’avais amenée jusque-là.

Est-ce qu’à ce moment-là, vous pouvez voir le corps de Chebeya de près ?

Lorsqu’ils l’ont sorti, sa tête était enveloppée de sachets, comme une cagoule, et qui étaient scotchés. Ils les ont enlevés un à un, jusqu’au dernier. Il portait une chemise et un pantalon en tissu. Je n’ai pas vu de sang, mais il faisait nuit et je n’y ai pas prêté attention.

Que va-t-on faire de ces corps ?

À notre arrivée à la concession du colonel Djadjidja, on a retrouvé un soldat FARDC qui était chargé de surveiller cette ferme.

Il avait déjà préparé un trou où l’on devait placer le corps du chauffeur, Bazana.

Après avoir placé le corps de Chebeya dans sa voiture, ils m’ont dit, allume la voiture de Chebeya qui contenait son corps, conduis-la, tu vas la laisser juste avant le cimetière, là où on l’a retrouvée. Ils m’ont dit de tout laisser à l’intérieur, même la clé de contact.

C’était une voiture plus ou moins grise ou chocolat… J’ai même crevé un pneu, mais j’ai continué de rouler dessus. C’était vers 20h, c’est ça qui a été mon rôle ce jour-là.

Vous venez d’abandonner la voiture de Chebeya avec son corps à l’intérieur, qu’est-ce que vous faites après ?

Nous sommes allés chez Mukalay, le colonel Mukalay. On nous a installés dans une paillote, Christian (Ngoy Kenga Kenga) est allé le voir, ils ont parlé entre eux puis il (le colonel Mukalay) est venu nous voir, il a dit : merci pour le travail que vous avez fait. J’irai voir le général John Numbi demain. En attendant, on va vous donner du savon pour laver vos habits qui se sont salis. Puis il a sorti deux casiers (de bière) qu’il nous a partagés.

Il a continué à discuter avec Christian, et nous, nous sommes montés à bord de nos véhicules et nous sommes partis.

Le lendemain c’est le choc, l’affaire fait grand bruit. Qu’est-ce que vous faites ?

Tout de suite, le tam-tam commence à résonner. RFI en parle, la radio Okapi en parle également, France 24 aussi. C’est la débandade dans notre groupe. C’est devenu dangereux.

Kenga Kenga est tout de suite convoqué chez John Numbi. C’était le 3 (juin), on lui a dit « viens vite ». Il a amené une liste avec nos noms, et ils commencé à préparer comment nous exfiltrer de Kinshasa vers Lubumbashi.

Mais ils n’ont trouvé que quatre places dans un avion et ce sont Kenga Kenga, Jacques Mugabo, Saddam et Hergil Ilunga qui sont partis les premiers. Les autres, nous sommes restés chez John Numbi, c’est-à-dire moi, Bruno et Doudou Ilunga. Et lorsqu’ils ont trouvé des places dans un avion, ils nous ont aussi envoyés à Lubumbashi.

Et qu’est-ce qui se passe une fois à Lubumbashi ?

Lorsque nous sommes arrivés à Lubumbashi, ils nous ont protégés et nous ont mis à l’abri dans la ferme du général John Numbi.

Comme cette histoire faisait beaucoup de bruit, qu’il y avait de nombreuses enquêtes en cours, ils nous ont transférés à la police des mines en disant : allez là-bas, essayez de vous faire une nouvelle vie.

Nous y sommes allés, mais on n’a pas été payés tout de suite. On a commencé à travailler comme des agents fantômes, sans aucune identité.

Mais, est-ce que vous n’avez pas été payés pour « le service rendu » ?

Même pas 10 francs. Dieu que nous prions est témoin.

Vous assurez que tout le groupe a trouvé refuge chez le général John Numbi. Est-ce que vous l’avez vu ? Vous lui avez parlé personnellement ?

Il a parlé avec Christian qui nous faisait part de ses messages. Les autres, on n’a pas rencontré John Numbi.

Mais ses messages nous ont d’abord été transmis par Christian Ngoy Kenga Kenga, mais aussi le major Kabila, le colonel Thierry et par le major Kongolo.

Et qu’est-ce qui va se passer pendant les 10 années qui suivent ?

Pendant ce temps, depuis 2010 jusqu’à ce qu’on arrête Christian Kenga Kenga, on n’est pas à l’aise, on n’est jamais tranquille.

Tout le temps, on nous dit: par exemple, il y a tel problème, on vient nous chercher pour nous secouer et savoir la vérité sur ce qui s’est passé, ils mettaient en place des mécanismes pour que personne ne puisse nous atteindre.

Parfois, toutes les deux ou trois semaines, ils nous appelaient et on se retrouvait à la ferme de John Numbi. On était surveillés.

Pourquoi est-ce que vous avez décidé de fuir le pays, il y a quelques mois, c’était l’année passée ?

Lorsque Christian (Ngoy Kenga Kenga) est arrêté et que John Numbi perd son poste, la rumeur se met à circuler : ils vont le crucifier, il va être poursuivi sur ce dossier (Chebeya).

Alors, lorsque Christian est arrêté, nos amis à l’intérieur (de la police) ont commencé à nous dire : Faites attention avec le dossier-là, les choses sont en train de mal tourner. Ils veulent le décapiter.

Moi, j’ai un audio dans lequel ils nous appellent tous autant que nous sommes, à retourner rapidement à la ferme de John Numbi, pour qu’on se rencontre.

Nous tous, nous avons refusé d’y retourner, car on nous avait prévenus. Ne tentez pas de revenir ici, on va vous empoisonner.

D’un côté, nous sommes en danger, on veut nous tuer pour effacer toute trace du crime. De l’autre côté, la justice était à notre recherche. Voilà pourquoi nous avons préféré fuir en exil, on est parti le 20 août.

(Bakolokongo avec Rfi)